D’où vient le Poppin ?

Histoire du popping : comment une danse de Fresno a conquis le monde

Un bras qui se contracte sur le temps, un torse qui « claque » sur la caisse claire, un corps qui semble ne plus avoir d’os. Le popping fait partie de ces danses qu’on reconnaît en une seconde, même sans savoir la nommer.

J’ai passé des années à popper avant de ranger mes baskets. Et en revenant sur cette danse, je me suis rendu compte qu’on connaît mal son histoire. On la confond avec le locking, on la range dans le « break », on oublie qu’elle est née dans une ville moyenne de Californie, loin de New York.

Dans cet article, je reprends le fil : le boogaloo d’Oakland, Boogaloo Sam à Fresno, les Electric Boogaloos, Soul Train, puis le cinéma des années 80. Je reviens aussi sur le débat qui divise encore les danseurs : qui a vraiment inventé le popping ?

Pour la suite de l’histoire, côté français, lis aussi l’histoire de la danse hip-hop debout en France et ses figures majeures.

Avant le popping : le boogaloo de la baie de San Francisco

Boogaloo Sam

Pour comprendre le popping, il faut remonter aux années 60, dans la baie de San Francisco. À Oakland, une danse funk appelée boogaloo s’impose dans les soirées. Son nom vient du titre de James Brown qui l’a popularisée.

Le style se décline ensuite de ville en ville. On parle de « robottin’ » à Richmond, de « strutting » à San Francisco et San Jose, de « strikin’ » à Sacramento. Tous partagent la même idée : des poses nettes, des arrêts brusques, des illusions de mouvement calées sur la funk.

Ce terreau est essentiel. Le popping n’est pas sorti de nulle part : il est l’héritier direct de ces danses de la côte Ouest.

Fresno, milieu des années 70 : Boogaloo Sam invente un style

Sam Solomon grandit à Fresno, ville agricole du centre de la Californie. Comme beaucoup de jeunes de l’époque, il découvre à la télévision The Lockers, le groupe qui rend le locking célèbre.

En 1975, il met au point sa propre danse, qu’il appelle le boogaloo : un mouvement fluide et roulé, qui donne l’impression que le corps n’a pas d’os. En 1976, il rencontre au Roeding Park de Fresno deux danseurs, Tick’n Will et Darnell McDowell, qui pratiquent déjà le boogaloo venu d’Oakland.

En 1977, Sam fonde un groupe : les Electronic Boogaloo Lockers. Le mot « Lockers » disparaît l’année suivante. Le groupe devient les Electric Boogaloos, souvent abrégé « EB ».

C’est là que naît la signature du style : la contraction sèche des muscles sur le temps, le fameux hit, combinée aux roulés du boogaloo.

1978 : Long Beach, Hollywood et la famille Solomon

En 1978, la famille Solomon déménage à Long Beach, au sud de Los Angeles. Le groupe y recrute de nouveaux danseurs et peaufine ses chorégraphies. Il joue aussi dans la rue à Hollywood pour se faire repérer.

La même année, le petit frère de Sam, Timothy Solomon, se met sérieusement au popping. Il deviendra Popin’ Pete, l’un des danseurs les plus influents de l’histoire du style. Leur cousin Stephen Nichols, alias Skeeter Rabbit, passe lui aussi du locking au popping à leurs côtés.

Le groupe commence à tourner avec le producteur Jeff Kutash, qui monte des spectacles de danse dans les casinos. Les débuts sont durs, mais le style progresse vite.

1979 : Soul Train fait entrer le popping dans les salons

Le vrai tournant arrive en 1979, avec le passage des Electric Boogaloos dans Soul Train, l’émission musicale phare de la culture afro-américaine. Son présentateur, Don Cornelius, présente le groupe comme les inventeurs d’un style qui devient très populaire : le popping.

Ces passages télé changent tout. Des milliers de jeunes à travers les États-Unis découvrent le style et se mettent à l’imiter. Parmi eux, un certain Suga Pop, qui rejoint le groupe la même année après les avoir vus à l’écran

Les années 80 : le popping passe au cinéma

Le 4 mai 1984 sort Breakin’, petit film produit par Cannon. Michael Chambers, alias Boogaloo Shrimp, y joue Turbo et marque toute une génération avec sa scène de danse au balai. Popin’ Pete y fait aussi une apparition.

Le film rapporte près de 39 millions de dollars aux États-Unis. Sa suite, Breakin’ 2: Electric Boogaloo, sort dès décembre 1984. Le nom du groupe de Fresno devient, presque par accident, une expression de la pop culture.

Dans ces mêmes années, le popping irrigue les clips. Michael Jackson lui-même a travaillé avec des poppers de la scène californienne, dont Popin’ Pete.

C’est aussi par la télévision et ces films que le style traverse l’Atlantique. Je raconte la suite dans l’histoire de la danse hip-hop debout en France.

Fresno ou Oakland : qui a vraiment inventé le popping ?

C’est le point qui fâche encore. La version la plus répandue fait de Boogaloo Sam le créateur du popping. Elle s’appuie sur le récit des Electric Boogaloos eux-mêmes et sur leur rôle indiscutable dans la diffusion du style.

Mais une autre lecture existe. Des historiens et danseurs de la baie de San Francisco soutiennent que les bases du style circulaient déjà à Oakland. Selon eux, les jeunes de Fresno les auraient découvertes lors des soirées organisées autour des West Coast Relays, une compétition d’athlétisme qui attirait du monde de toute la Californie. L’historien Romeo Guzmán et ses collègues détaillent ce débat dans Straight Outta Fresno (en anglais).

Mon analyse : les deux récits ne s’excluent pas. Les techniques de base existaient dans la culture boogaloo de la baie. Boogaloo Sam et les EB en ont tiré un style codifié, nommé, chorégraphié et montré à la télévision. Sans Oakland, pas de matière. Sans Fresno, pas de popping tel qu’on le danse aujourd’hui.

L’université Fresno State mène d’ailleurs un projet d’histoire orale pour recueillir les témoignages des danseurs de l’époque. Preuve que le sujet reste ouvert.

L’héritage : des EB à la scène mondiale

Les Electric Boogaloos ont continué à faire vivre le style pendant des décennies. Mr. Wiggles, venu du South Bronx et membre du Rock Steady Crew, a rejoint le groupe : un pont symbolique entre la funk de la côte Ouest et le hip-hop new-yorkais. Skeeter Rabbit, lui, s’est éteint en 2016. Red Bull a consacré un portrait à chacun des membres du groupe (en anglais).

En 2012, le groupe a reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière, remis par Toni Basil, membre historique des Lockers. Une boucle se referme : une danseuse du groupe qui avait inspiré Sam honore ceux qui ont fait connaître le popping.

Aujourd’hui, le popping se danse dans les battles du monde entier, de Séoul à Paris.

Repères chronologiques

AnnéeÉvénement
Années 60-70Le boogaloo funk se développe à Oakland et dans la baie
1975Boogaloo Sam crée son boogaloo à Fresno
1976Rencontre avec Tick’n Will et Darnell McDowell au Roeding Park
1977Boogaloo Sam fonde les Electronic Boogaloo Lockers à Fresno
1978Le groupe devient les Electric Boogaloos et s’installe à Long Beach
1979Passage des Electric Boogaloos dans Soul Train, Suga Pop rejoint le groupe
1984Sortie de Breakin’ (mai) puis de Breakin’ 2: Electric Boogaloo (décembre)

Conclusion

Le popping est né d’une rencontre : la funk d’Oakland, l’inventivité d’un groupe de jeunes de Fresno et la puissance de la télévision. Cinquante ans plus tard, chaque hit sur une caisse claire porte encore cette histoire.

Pour découvrir comment cette danse a pris racine chez nous, des Halles jusqu’aux grands battles, lis l’histoire de la danse hip-hop debout en France et ses figures majeures.

FAQ

Qui a inventé le popping ?

Le popping est associé à Sam Solomon, dit Boogaloo Sam, qui a créé son style à Fresno en 1975 et fondé les Electric Boogaloos en 1977. Certains historiens rappellent que ses bases existaient déjà dans le boogaloo d’Oakland.

D’où vient le popping ?

De Californie : il puise dans le boogaloo funk de la baie de San Francisco des années 60 et prend sa forme moderne à Fresno, puis à Long Beach, à la fin des années 70.

Quelle est la différence entre popping et locking ?

Le locking, popularisé par The Lockers, repose sur des arrêts nets et des gestes amples et joueurs. Le popping repose sur la contraction rapide des muscles (le hit) et sur des illusions de mouvement.

Comment le popping est-il devenu célèbre ?

Grâce aux passages des Electric Boogaloos dans Soul Train dès 1979, puis au film Breakin’ en 1984 et aux clips des années 80.

Sources